ARCHIVES SAISON 2002-2003

 

     
 

Nuit Pierre Henry
75 ème anniversaire

P r o g r a m m e
20 h 00
Phrases de quatuor (2002)
(sans mouvement)
20 h 15
Dracula (2002)
(sans mouvement)
22 h 00
La "Dixième" remix
Orchestration 2002
------ Création ------
Larghetto
Marche dans le temps
Pas perdus
Beethoven seul
Fantaisie flipper
Presto
Enfants
Guerre
Aube
1/2 Finale
Finale

En collaboration avec le CREA Musiques et réalisations picturales Pierre Henry
Assistante musicale Bernadette Mangin
Ingénieur du son Etienne Bultingaire
assisté de Julien Clauss
Sonorisation Son/Ré Eclairages Marie-Christine Scaglia
assistée de Xavier Siwiorek
Régisseur Henry-Pierre Pascal
Appariteurs Pierre Lefèvre, David Aziza
et une équipe de six personnes
Chargée de production et coordination générale Isabelle Warnier

Au profit du Centre René Gauducheau, avec le concours du fonds d'action SACEM

Coproduction Son/Ré et Les Spectacles vivants - Centre Pompidou avec le soutien de la Sacem, avec le concours du Ministère de la Culture et de la Communication (DMDTS et DAP) Son/Ré reçoit le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles d'Ile-de- France et de la Ville de Paris

Vendredi 6 décembre 2002 - 20h - Espace 44

 

 

Un mythe aux dents longues et un pionnier de la musique concrète. C'est Dracula de Pierre Henry, un film sonore pour battements d'ailes de chauve-souris, mélange de sons électroniques, échos wagnériens et soif de poésie. Un voyage musical fantastique sur la piste des nouveaux paysages sonores et des vampires. Connaissez-vous Pierre Henry ? Oui, bien sûr ! Le compositeur est une source inépuisable à laquelle vont puiser les DJ d'aujourd'hui. C'est aussi l'homme qui composa pour Béjart Messe pour le temps présent, le créateur des Variations pour une porte et un soupir. Celui qui dans les Noces chymiques invitait sans crier gare les soixante saxophonistes d'Urban Sax à envahir la salle de concert. L'élève d'Olivier Messiaen, le compagnon de Pierre Schaeffer. Celui qui avec ce dernier est à l'origine de la musique concrète. Un pionnier, un solitaire, un formidable explorateur et peintre de paysages sonores. Un poète qui, la nuit, songe à de musiques utopiques. Avec Dracula, il invite à une nouvelle expérience fantastique. C'est une création " où la musique troue le ciel ". Un voyage musical qui se souvient du roman de Bram Stoker, de Wagner " bruitiste et rythmicien " dont Pierre Henry admire le génie précurseur, des films de Terence Fisher avec leurs scènes d'épouvante, du Nosferatu de Murnau et de la splendeur du noir et blanc. " Dracula, animal insatiable, corps transpercé, présence érotique en perpétuelle évanescence m'intéresse. Je sens qu'il a partie liée avec mon travail et mon univers intérieur. Son mythe pourrait d'ailleurs fort bien se lire comme celui de la musique. Dans le roman de l'Irlandais Bram Stroker qui fit naître le personnage à la fin du XIXe siècle, l'apparence prise par le vampire lors de ses apparitions est celle du brouillard, du nuage, du vent, de la fumée qui se glisse sous les portes. Sa présence se signale par le son : cri du corbeau, hululement de la chouette, battement d'ailes de la chauve-souris, hurlement des loups, et l'orage, la mer, le feu. Présence fluide, sensuelle en constante mutation, Dracula comme la musique ne fait pas peur, ni mal, mais force l'imagination à travailler sur les représentations les plus folles de la terreur et de la profanation. Son pouvoir est celui du rêve flou, du frôlement suspect, du bruit dont on ignore la source. Jouer avec ce personnage-objet sonore a été un régal pour la compositeur que je suis. " Un événement proposé en collaboration avec le CREA.

 
 

OUEST France – 9 décembre 2002


Pas si souvent qu’il est donné d’entendre de l’électro-acoustique. Encore moins de voir le père de la musique concrète diriger en personne la cérémonie. C’était vendredi soir, à l’espace 44, qui aurait dû être comble, et pas seulement pour la bonne cause du centre de recherche René Gauducheau, au profit duquel la nuit Pierre Henry était organisée, avec le Crea. Mais aussi pour la bonne cause d’une musique géniale et insolente.
Trois œuvres, donc : un amuse-gueule farcesque tissé sur le quintette à cordes de Schubert, une invocation à Nosferatu, à vous donner des sueurs froides, et en seconde partie, le monumental La dixième remix.
Le dispositif, d’abord : un royal philharmonique en formation de combat, des enceintes acoustiques disposées comme les pupitres d’un ensemble orchestral, sur scène mais aussi dans la fosse, que Philippe Coutant, directeur de l’Espace 44, vient de faire enfin ouvrir. Une fosse pleine d’enceintes. Tout cela subtilement éclairé.
On se dit qu’on aura du mal à se concentrer devant ces dizaines de haut-parleurs. Et tout cela se met en route. Vous êtes immédiatement projeté dans la quatrième dimension du son : il y a de l’espace (les sons tournent, se déplacent, montent, font du surplace), il y a du temps (accélérations brutales, cassures, hachures, longues plages immobiles, rythmes décalés, superposés, répétitions).
Mais si quelqu’un a pu dire que « le temps est un grand maigre » (il s’agit de Balzac), cette fois, le temps est une grande dingue, une préraphaélite contemplative et une danseuse de vaudou dans la même personne. Tous les contrastes, toutes les échelles de valeurs sont mobilisés dans la partition de La dixième, pour former ce que Pierre Henry appelle un arc-en-ciel sonore. On mesure la science extrême qui s’investit dans ce travail d’observation microscopique et télescopique de l’œuvre symphonique de Beethoven, méticuleusement analysée et rebrassée dans l’essoreuse planétaire qu’est le système musical de Henry. L’humour est toujours présent, on attend le bonhomme au rendez-vous, lui qui manipule ses potentiomètres sans qu’on puisse établir la moindre relation de cause à effet entre la table de mixage et l’architecture baroque qui étend ses colonnes torsadées, ses ponts vénitiens.
Les citations pleuvent, les chœurs de la Neuvième tournent à la rave party, la pastorale appelle logiquement moutons et clochettes, tout comme les hurlements de Dracula étaient samplés sur des groins de porc.
L’accord final, un couperet tombé des limbes, tranche dans le vif, s’enfonce comme une bêche sidérale entre Beethoven et Henry. Vous êtes plaqués au siège. Scotchés. Chapeau l’Espace 44.

Daniel MORVAN