ARCHIVES SAISON 2002-2003

 

     
 

Ay ! Quixote
d'après Cervantes
Texte français Omar Porras et Marco Sabbatini

  • Mise en scène Omar Porras

Décor, costumes et masques Fredy Porras
Musique Robert Clerc, William Fierro, Omar Porras, Andrés Garcia, Sarten
Lumières Jean-Marc Bassoli, Laurent Prunier
Son Ludovic Guglielmazzi

avec
Juan Antonio Crespillo
Claire Delaporte
Cathy Jane Emmanuelle
Caroline Filiper
Philippe Gouin
Joan Mompart
Emiliano Suárez
Isabelle Turschwell
Caroline Weiss

Production Teatro Malandro
Coproduction Théâtre de la Ville, Paris - Théâtre Vidy, Lausanne E.T.E. - Théâtre Forum de Meyrin, Suisse - Equinoxe, Grande Scène de Châteauroux,
avec le soutien de D.I.P Etat de Genève, la Fondation Pro Helvetia, l'Organe genevois de répartition de la Loterie Romande, Migros Kulturprozent, Loterie Romande de Vaud, la ville de Genéve, Corodis
et la participation artistique du Jeune Théâtre National, France.

Du mardi 12 au mardi 19 novembre 2002 - Espace 44

 

 

Omar Porras, metteur en scène colombien, propose une vision hallucinée des aventures du héros de Cervantes. Invention continuelle, imagerie flamboyante, puissance du mythe, composition baroque féérique. Cette version latine du Don Quichotte est un choc. Au départ il y a ce roman, immense, cette nouvelle exemplaire, universelle, cette chevauchée fantastique, picaresque. Cet homme parti à l'aventure combattre des chimères quand l'amour lui donne des ailes. C'est Don Quichotte, bien sûr, le grand ouvre de Cervantès qu'on connaît tous, même si on ne l'a pas lu. Une lecture, justement :voici ce que propose Omar Porras avec Ay ! Quixote . Et quelle lecture ! Jouant avec le feu et les ombres, les masques, les marionnettes, les costumes chamarrés, la magie, les visions et les icônes, le metteur en scène colombien propose une quête visionnaire, un eldorado de conquistador, un rêve éveillé et halluciné. En compagnie du Chevalier à la Triste Figure et de son fidèle écuyer Sancho, le spectateur voyage ici dans le territoire du conte et des enchantements. Bataille contre " l'insolence de la réalité ", la quête chevaleresque de l'hidalgo de la Mancha est une expédition dans la jungle tropicale sud-américaine, dans l'exubérance, dans la magie et les mystères du théâtre. Fête païenne, pérégrination folle, plongée dans le merveilleux, imagerie chrétienne. ce spectacle est à la hauteur de son héros, habité par le mythe et la démesure. Un vrai choc !

   
 

La Tribune (Genève) 31 octobre 2001

Omar Porras met en scène un magistral Quichotte

" N'y allez pas, n'y allez pas, hurle le fidèle écuyer. On croirait entendre Sganarelle, tremblant de peur devant le dernier repas de son maître. Trop tard : la mort en embuscade attend son heure. Quichotte s'y abandonne, presque amoureusement, le corps lové dans les bras de la sainte Vierge. Le spectacle se referme sur cette ultime et magistrale pirouette. Il est un peu plus de 21 h hier soir à Vidy et c'en est fini des aventures du héros visionnaire de Cervantès. La carrière du nouveau spectacle d'Omar Porras peut commencer, sous un tonnerre d'applaudissements.

Accomplie, cette création fera date. Elle récapitule, toutes les autres et les dépasse, par sa poésie, la beauté de ses images et un rendement scénique hors du commun. Au meilleur de sa forme collective, la troupe des mandarins se jette dans l'illusion et demande au théâtre de célébrer, avec rigueur et exubérance, son office religieux. La cérémonie va crescendo, rythmée par des musique qui sont autant d'appels au jeu et à la fête, par des mouvements de décors et de costumes qui semblent, tout droit sortis des rêves éveillés du conquérant Alonso Quijano (magnifique Joan Mompart) et de son double en errance (formidable Philippe Grouin). Et les lumières puissantes et douces de Prunier et Bassoli sont là pour éclairer ce plateau littéralement secoué par le talent conjoint des frères Porras. Un grand spectacle, dont on reparlera.

Thierry Mertenat

Libération 17 janvier 2002

A Paris, une adaptation mouvementée et sonore du " Don Quichotte " de Cervantès

La Mancha kitsch Ay ! Quixote D'après " Don Quichotte " de Cervantès, mise en scène Omar Porras.

Une musique sucrée dans la pénombre. Comme un sirop. Ainsi cela commence-t-il. La lumière se fait sur un cadre à l'intérieur du cadre de scène : soit un théâtre de peinture naïve où, en ombre chinoise, se balance une Rossinante à bascule. Le ton est donné. L'histoire de l'ingénieux hidalgo de la Mancha sera ici prétexte, matière à visions.

Carnaval : Ay ! Quixote est un composite, condensé de mots de Cervantès, certes, mais égrenés. Comme si point trop n'en fallait. Le metteur en scène, Omar Porras, originaire du Brésil et fixé à Genève depuis dix ans avec son Teatro Malendro, revendique son goût du carnaval, des images à foison, du mouvement pour le mouvement. Tempête de draps gonflés en forme de nuages tombant des cintres . Les deux héros d'ombres chinoises, le maître et son valet, Sancho, se transfigurent en bons sauvages à pagnes, quasi-jumeaux, à moins que ce ne soient les héros de La Guerre du feu, gueules terreuses sur torses nus, perruques de filasse. Le serviteur rêve d'une île qu'il régenterait. Son rêve prend des allures de carte postale. Et tout, soudain, se colorise, acidulé, puis vermillon. Lumières de plateau télévisé.

Dulcinée se dandine, même si son amoureux l'imagine en réincarnation de la Vierge Marie. On vire au kitsch à l'apparition du château. Une brochette d'actrices french cancan glisse dans le paysage, comme ont glissé au fil du voyage Camille et Lucinde et Dorothée ou Claire. Leur liesse semble de pure commande sous l'oil dubitatif de Don Quichotte revenu de ses illusions. Ici et là, des tonnerres sonores se déclenchent, césures entre les expéditions.

Rêve d'amour. Le sens du mouvement et les blagues du ludique Omar Porras emportent l'adhésion du public.

Le metteur en scène trouve à la fin le sentimentalisme du prologue ; et il joue d'une manière presque sulpicienne la carte, donnée dans le chef-d'ouvre, du rêve d'amour, de justice et de paix. De gros bons sentiments, à profusion.

 

Mathilde La Bardonnie

 

L'Hebdo 25 octobre 2001

Saint Quichotte, prophète du rêve absolu Omar Porras monte " Ay Quixote ", pièce baroque à la gloire du cavalier visionnaire.

Deux faits surgis du passé. En 1585, Miguel Cervantès passe un contrat avec un certain Gaspar de Porres pour la livraison d'un manuscrit, deux comédies, dont on a perdu la trace aujourd'hui. En 1963 naît à Bogota Omar Porras, bientôt metteur en scène fêté, dont le prénom bien peu sud-américain trouve ses origines chez les maures qui ont fait prisonnier l'auteur de " El Ingenioso hidalgo Don Quichotte de la Mancha " entre 1575 et 1580. Installé à Vidy Omar Porras est interloqué : " Mes grands-parents sont des Indiens originaires des montagnes colombiennes. Jadis les grandes familles de colons transmettaient leur nom à tout ce qui leur appartenait y compris aux gens à leur service. Nous avons trouvé des traces de ce nom en France vers 1700, découvrant que Porras était la francisation du nom castillan de Porres ". Peut-on dès lors croire au hasard de ce " Ay ! Quixote ", nouvelle mise en scène de la compagnie Teatro Malandro ?

A Vidy, quelques masques à la superbe carnavalesque reposent en bord de scène. " Ay Quixote " subit encore mille et un changements. Omar Porras, établi sur les rives du Léman depuis 1990, nous dévoile en sept chapitres la très prometteuse alliance entre son monde baroque et les visions d'un chevalier légendaire.

Où un enfant colombien rencontre un hidalgo

J'ai eu le bonheur d'avoir pour professeurs d'école primaire des curés espagnols qui nous ont enseigné les classiques littéraires en même temps que les fondements de la religion. Ma première impression n'a pas été celle d'un chevalier dans un monde d'armes et de batailles, mais plutôt celle d'un homme lié à la pensée et à l'esprit. J'imaginais Quichotte et Sancho, deux paysans de condition modeste, partant en quête de leur liberté, de leur propre terre et de leur propre culture, qui parfois leur échappe

Où Omar Porras ne cesse de chérir ce faux zozo.

Malheureux celui qui prétend que Quichotte est fou. Malheureux celui qui n'a pas su jouir de l'extraordinaire liberté de Quichotte. Cet espace, si riche de notre enfance que nous perdons au fur et à mesure que nous grandissons. Cette capacité à croire que le père Noël existe. Il est plus que jamais nécessaire de croire en l'utopie. Nous sommes en manque de rêves, de désirs et d'ambitions spirituelles. Quichotte m'apporte un sourire, une impression gaie et enfantine. C'est un personnage de boîte à musique. Son roman est si inépuisable qu'il accompagne une vie entière. Lorsque je me suis établi en Europe, d'abord à Paris, puis à Genève, il m'est arrivé de plonger dans " Quichotte " pour y pêcher des phrases qui me donnent du courage ou augmentent mon esprit d'initiative.

Où l'on vante une religion nommée quichottisme

Il existe des Cervantistes, qui défendent la pensée de l'auteur. Je suis plutôt du côté des Quichottistes, attachés au personnage. Le chevalier a échappé à son créateur et Cervantès s'en est aperçu, qui s'adresse ainsi à son personnage dès le premier volume des aventures publié en 1604 : " Tu seras Son Quichotte de la Mancha et ta pensée et ton esprit resteront dignes d'être gravés sur le bronze, sur le bois et sur la pierre. "

L'ouvre de Quichotte est éternelle car porteuse d'une initiation. Il a créé quelque chose, à mon sens, d'absolument nécessaire. Don Quichotte n'entend pas redresser les torts matériels du monde, mais nous pousse à une sorte de rédemption. Il nous invite vers la liberté du rêve : nous voici obligés de dégager la raison et de partager cette partie cachée en nous que nous appelons déraison ou folie. Don Quichotte est un visionnaire et plus qu'une simple ouvre littéraire, son roman est une nouvelle religion. C'est pour cela qu'il se voit traité de fou. Comme tous les saints, brûlés car on ne pouvait tolérer leur vision. Il a la foi et la solidité d'avancer dans l'existence comme avancerait le prophète Ezechiel.

Où le metteur en scène considère son propre rôle

Après avoir travaillé sur les " Bakkhantes " d'Euripide, j'ai éprouvé l'envie de me plonger dans cette extraordinaire occasion de s'interroger sur l'écriture théâtrale. Pour adapter un roman à la scène, il faut se livrer à une sorte d'archéologie qui permette de retrouver les idées originelles de l'auteur. Nous n'avons traité que des symboles et relevé les aspects iconographiques cachés du texte. Mon travail n'est pas fondé sur la continuité linéaire du récit. Tout en restant fidèle à l'esprit de l'ouvre, nous avons voulu faire se rencontrer les deux volumes de ce récit qui est un véritable labyrinthe où l'on trouve toutes les formes narratives possibles ; théâtrale, lyrique, romantique, picaresque, pastorale. On s'y perd. Imaginer pareil travail a quelque chose de quichottesque.

Où l'on apprend que l'on pourrait découvrir un Quichotte inattendu

Il nous était clair depuis le début que nous ne voulions pas montrer le chevalier à la triste figure juché sur sa Rossinante et lancé dans un combat contre les géants. Nous entendons plutôt conter sa faiblesse et sa fragilité. J'emploie le mot faiblesse parce qu'il ne cesse de chuter et de se faire mal. Mais Don Quichotte possède aussi la force de se relever chaque jour quand bien même il tombe toujours un peu plus bas. Quichotte vit selon deux principes : la chevalerie errante et la certitude qu'il n'existe pas de chevalier sans amour, comme il n'y a pas d'arbre sans feuilles. Les armes symbolisent la foi. Sa divinité est le rêve, l'illusion, la magie, de même que la frénésie et la chimère. Quant à l'amour. sa Dulcinée du Tobos n'existe pas ! Il l'adore comme on prie une divinité. Elle est telle la Vierge Marie, la maternité de l'Univers, le symbole de la féminité.

Où Omar Porras révise son jugement sur Sancho Panza

Au début du projet, j'étais persuadé que Sancho était l'exact contraire de Quichotte. Au fil de notre travail et de nos discussions au sein de l'équipe, nous nous sommes aperçus que l'archétype du gros contre le maigre, du raisonnable contre le déraisonnable ne tenait pas. Nous n'avons plus travaillé sur le corps des personnages mais sur leur âme. L'une n'existe pas sans l'autre. Elles sont les deux hémisphères d'un seul et même cerveau empli de sacré et de profane, et qui possède cette fortune humaine qu'est la capacité à jouer au funambule entre le bien et le mal, entre l'obscurité et la clarté.

Où l'on doit reconsidérer la mort du chevalier.

Sa vie ne se termine pas sur un échec. On y perçoit juste la mélancolie d'un homme au terme d'une mission douloureuse. Par son parcours, il nous a affirmé et prouvé que la déraison est nécessaire. En mourant, il n'abandonne pas sa quête, mais laisse à son écuyer Sancho l'exemple, l'apostolat. Ce dernier qui ne cessait de le contredire - en lui déclarant que ce ne sont pas des géants, mais des moulins que voit Quichotte et que ce ne sont pas des armées, mais des troupeaux de moutons que rencontre le chevalier - supplie son maître de ne pas partir. Car il n'y a pas de folie plus grande chez un homme que celle de se laisser mourir.

Thierry Sartoretti

 

Le Quotidien du Médecin 16 janvier 2002

 

" Ay ! Quixote " d'après Cervantès Une sarabande colorée

D'origine colombienne, installé en Suisse, formé auprès de grands maîtres européens, Omar Porras propose une lecture très personnelle de " Don Quichotte ". Il ne retient que quelques épisodes, évoqués en tableaux enchanteurs et appuie son spectacle sur le couple des protagonistes ; le chevalier à la triste figure et Sancho sont ici des jumeaux chassés du Paradis.

Très incarnée et très mentale, très sensuelle et très intellectuelle, très belle, très fascinante, telle est la vision que nous propose le metteur en scène Omar Porras pour ce " Ay ! Quixote " qui est plus évocation qu'adaptation, plus livre d'images dont on tournerait devant nous les pages qu'analyse scrupuleuse du chef-d'ouvre. Mais cela n'enlève en rien à l'acuité du regard de Porras qui appuie son chatoyant spectacle sur le couple Don Quichotte-Sancho (Joan Mompart et Philippe Gouin) dont il fait les deux figures d'une quête souterrainement unie mais qui s'exprime en délires apparents différents. Ils ressemblent à ceux qu'on a chassés du Paradis, habillés d'un seul pagne, chétifs, vulnérables, allant à travers le monde où les attend une série d'épreuves et des personnages qui, eux sont traités dans des couleurs vives en un carnaval baroque, inquiétant souvent, blagueur parfois.

L'art de l'apparition, avec soutien des lumières, du son, du jeu des timbres des interprètes, Omar Porras le maîtrise avec une fermeté sans raideur, une souplesse qui donne au spectacle sa personnalité. Sur le vaste plateau du Théâtre de la Ville, tout semble surgir et se dissoudre comme une série de visions qui seraient celles-mêmes de Don Quichotte. On est dans son crâne, dans la tempête sous son crâne.

Dans la façon d'articuler, de porter la voix, dans une profération particulière, on reconnaîtra une manière héritée d'Ariane Mnouchkine, l'un des maîtres auprès desquels Omar Porras s'est formé. Dans les humeurs et l'humour souvent macabre des images, on reconnaîtra la culture d'origine du metteur en scène, né en Colombie et qui reste en prise avec le vieux fonds mythique de son pays.

Cela donne un spectacle vif, délié, très beau et très insolite, avec ses naïvetés populaires et ses fulgurances sémantiques. Une proposition très intéressante qui donne envie de se replonger dans les pages du chef-d'ouvre de Cervantès. C'est bien !

Armelle Héliot