ARCHIVES SAISON 2002-2003

 

     
 

Concha bonita
comédie musicale d'Alfredo Arias et René de Ceccatty

  • Mise en scène Alfredo Arias

Création musicale Nicola Piovani
Scénographie et costumes Françoise Tournafond
Lumières Laurent Castaingt

avec
Mauro Gioia
Jacques Haurogné
Vincent Heden
Claire Perot
Gaëlle Mechali
Alejandra Radano
Catherine Ringer

Production Théâtre National de Chaillot - Groupe TSE - Maison de la Culture de Loire-Atlantique - Maison de la Culture d'Amiens

Du samedi 8 au vendredi 21 février 2003 - Espace 44
Relâche le lundi 10 et le dimanche 16 février 2003
Les représentations débutent à 20h30 sauf les mardis à 20h et les dimanches à 15h.

Abonnement Théâtre

 

 

Entre les fééries musicales de Fellini, le tango de Buenos Aires, et le strass d'Hollywood, cette comédie musicale brille de mille feux. Ecrire une comédie musicale comme un opéra moderne sur l'amour et la liberté, telle est la belle idée qu'ont eu Alfredo Arias et René de Ceccatty en concevant le livret de Concha Bonita Histoire fantaisiste, une richissime argentine de Paris dont la vie est à la fois farfelue et mouvementée, la nouvelle création du metteur en scène de Peines de cour d'une chatte française (Molière du meilleur spectacle et des meilleurs costumes) réserve une surprise remarquable. C'est Catherine Ringer des Rita Mitsouko qui pour la première fois de sa carrière participe à la création d'un opéra moderne. La chanteuse tient le rôle de Concha, cette belle femme extravagante, exubérante qui, au fil de l'histoire, se révèle tout autre. Tour à tour excentrique, grave, émouvante, avec sa voix ample et étonnante, elle dévoile ici une nouvelle facette de son immense talent. Elle prête à son personnage l'étendue de ses fantaisies vocales et ses capacités uniques d'interprétation dramatique et musicale. Elle est magistrale au cour de cette création à l'intrigue rocambolesque où le metteur en scène argentin Alfredo Arias joue à nouveau avec les masques, la fantaisie et l'humour. Entièrement chantée Luna Caliente se déroule dans un climat onirique, comique et poétique et mêle le tango argentin, les rythmes du XXIe siècle, le souvenir du cinéma des années cinquante avec ses stars éternelles, et ses paillettes. Toute une atmosphère que le compositeur italien Nicola Piovani restitue à merveille. Après avoir travaillé des bandes originales des derniers films de Fellini (Ginger et Fred, Intervista, La voce della luna), de Moretti, de Benigni (La vie est belle) et des frères Taviani (Kaos.) il signe ici une autre partition inoubliable.

 
 

Concha Bonita

Le Monde - vendredi 6 décembre 2002

 

Le metteur en scène Alfredo Arias présente au Théâtre national de Chaillot "Concha Bonita", sur une partition de Nicolas Piovani, compositeur attitré des films de Federico Fellini et de Nanni Moretti. L'histoire mélodramatique d'un transsexuel argentin incarné par la chanteuse des Rita Mitsouko.

Rien n'est plus émouvant qu'un théâtre national en ébullition. Dans les flancs abrupts de Chaillot, dédale de couloirs souterrains qui jettent des ponts entre les deux ailes de ce palais à demi enterré, un petit peuple d'artisans est à la manœuvre, juxtaposition de métiers d'art et de techniques de pointe. Tous concourent à la réussite de l'une des grandes productions de la saison, Concha Bonita, nouvelle comédie musicale écrite par Alfredo Arias et René de Ceccatty, vieux compères de nombreux succès, dont Mortadella (1992, Molière du meilleur spectacle musical), sur une partition de l'Italien Nicola Piovani, compositeur des musiques de Ginger et Fred, Intervista et La Voce della Luna (Fellini), de La vie est belle (Benigni, Oscar de la meilleure musique en 1999), de Journal intime et de La Chambre du fils (Moretti), grand spécialiste de la scène aussi puisqu'il a composé pour tout ce que l'Italie compte de bons metteurs en scène.

Dans les escaliers de l'aile Passy, sous les toiles de Chapelain-Midy, Vuillard, Bonnard, les décorateurs découpent de larges bandes de fausse fourrure rose qui seront bientôt collées dans le décor, en voie d'achèvement sur le grand plateau de la salle Jean-Vilar. Deux étages au-dessus, l'atelier des costumes est en effervescence. Les huit interprètes du spectacle commencent les essayages des costumes, souvent invraisemblables, imaginés par une grande dame de la coupe, Françoise Tournafond, également signataire des décors de Concha, ancienne du Théâtre du Soleil et familière d'Alfredo Arias depuis L'Eventail.

Son mot d'ordre ? "Le confort ! Après, on peut faire ce que l'on veut." Sa manière ? L'humour, la démesure, comme cette crinoline qui barre l'entrée de l'atelier, et le goût de la belle étoffe. "Je ne travaille pas pour le musée mais pour la scène", précise-t-elle entre deux bouffées de cigarette. Ses pas nous guident sur la scène, justement, pour laquelle elle a construit "la bonbonnière d'une femme richissime". "Je me suis souvenue de la maison de Jane Mansfield à Hollywood, précise-t-elle, mais j'ai cassé tout ça brutalement avec un escalier et une passerelle en fer qui traverse la maison."

Plus loin, dans un couloir, le chanteur Jacques Haurogné – son nouvel album, Capitaine Jako, sort ces jours-ci chez Universal – a apposé sur la porte de sa loge un extrait du livret de Concha Bonita : "La magie, c'est un travail d'élaboration, de construction, de sophistication, de relaxation, de désintoxication, de synchronisation, de fascination. C'est un travail de devenir une vraie femme !" En quelques mots, voici assignés l'objectif du spectacle – la magie – et son argument – Concha Bonita raconte l'histoire de Pablo, bel Argentin venu vivre à Paris où il est devenu femme, riche et star...

La star sera Catherine Ringer, plus habituée aux scènes du circuit pop, pour la première fois invitée dans un théâtre national. Consécration supplémentaire pour elle qui a commencé sa carrière sur les planches de théâtre dès l'âge de 15 ans, en chantant déjà, et quelquefois Bertolt Brecht. Auteur-compositeur au sein de Rita Mitsouko, Catherine Ringer se plaît manifestement à n'être qu'une interprète : "C'est agréable de chanter avec les autres, ça renouvelle", confie-t-elle dans sa loge lors d'une pause dans le rythme effréné des répétitions – de 16 heures à minuit presque chaque jour, sans compter les séances de photos, les interviews et autres obligations de meneuse de revue. Maquillage de scène, vilain peignoir bleu, pieds nus, Mlle Ringer mange des sushis et répond aux questions avec désinvolture, sur un ton qui n'appartient qu'à elle – entre légende du rock et sergent-major.

LE GOÛT DE L'AMBIGUÏTÉ

Choisie très tôt par Alfredo Arias, la chanteuse a participé aux auditions qui ont permis de constituer la troupe et n'a accepté son rôle qu'à une condition : "Trouver quelqu'un de vraiment bien pour écrire la musique." Nicola Piovani, donc. "Son talent pour écrire des musiques de films était une assurance. Ce n'est pas quelqu'un qui se contente de faire un collage de chansons, mais qui sait écrire des thèmes qui s'entrecroisent, travailler les orchestrations et les tempos." Avis autorisé.

Et, manifestement, Nicola Piovani s'est beaucoup amusé à écrire la partition de Concha Bonita : "Elle voyage entre mélodrame, mambo, tango, marche héroïque, duetto d'opéra... Il fallait rechercher pour tout ça une certaine unité. Au cinéma, la musique entre dans les images sur la pointe des pieds ; au théâtre, elle est un des éléments qui contribuent à la construction du spectacle dans une dialectique de la progression : elle génère l'histoire comme elle est générée par elle. J'ai parié sur l'ambition la plus grande : comme si Offenbach avait rencontré la zarzuela dans une ville du troisième millénaire, Paris..."

Dont acte : quatorze musiciens sont en fosse et travaillent sous la direction du chef et pianiste Nicola Tescari, lui-même placé sous les ordres du compositeur, qui n'hésite pas à modifier un tempo, une phrase, et livre presque chaque soir un feuillet rectifié à mesure que le spectacle s'invente.

A la voix pop de Catherine Ringer sera mariée celle de Mauro Gioia, chanteur napolitain pur jus, le falsetto de Jacques Haurogné, rompu à la variété, les accents dramatiques d'une extraordinaire chanteuse argentine, Alejandra Radano, les éclats purement lyriques de deux sopranos françaises, Isabelle Desrochers et Gaëlle Mechaly. Deux jeunes chanteurs français complètent la distribution : Vincent Heden, qui joue Pablo, l'émouvant fantôme argentin de Concha avant sa transformation, et Claire Perot, sa fille Dolly, car, comme l'indique le livret : "Concha est papa !"

On sait depuis longtemps le goût d'Alfredo Arias pour le masque, le transformisme, l'ambiguïté sexuelle... Il n'est certainement jamais allé si loin dans l'invention de personnages déviants, et sa Concha est, à n'en pas douter, le premier transsexuel objet d'un rôle-titre sur une scène de théâtre. "J'ai mis beaucoup de choses personnelles dans le personnage de Concha. Elle porte d'abord le souvenir de mon arrivée à Paris, avec Copi, la découverte du cabaret La Grande Eugène, l'influence de Genet. Elle reflète aussi des choses plus intimes. On peut faire tellement de déplacements à l'intérieur de soi, de la représentation de soi-même. Toute ma vie, j'ai voulu vivre ma sexualité à ma manière, à l'écart des offres plus ou moins avantageuses. Chacun porte des mystères plus insondables que ce qu'il veut bien assumer. Il arrive qu'on commence à vivre avec une sexualité et qu'on finisse avec une autre, et donc que l'on soit père et mère à la fois. Le registre de la comédie musicale est ici au service d'un langage intime, très éloigné de la narration des mythes. Il permet de montrer des personnages marginaux sans qu'on les condamne."

C'est l'une des raisons majeures pour lesquelles Catherine Ringer a voulu incarner ce personnage : "C'est très intéressant d'être en scène dans de beaux costumes et de parler de choses un peu difficiles, comme par exemple du thème très actuel des homos qui veulent avoir des enfants. Je n'arrête pas de me demander si mon personnage ferait une bonne mère..." Il est, à n'en pas douter, un rôle d'exception. Au point que le spectacle pourrait très bientôt être l'objet d'un album, un jalon de plus et pourtant singulier dans la discographie de Catherine Ringer.

Olivier Schmitt


OUEST France - 19 février 2003

Triomphe pour Catherine Ringer à l’Espace 44

La Concha est vraiment Bonita
« J’ai abusé des paillettes ». Cette phrase est la seule où la Concha soit sobre. C’est peu, mais on ne va pas voir Concha Bonita pour entendre une musique de chambre intimiste. En fait de chambre, l’alcôve est matelassée rose bonbon, où Pablo, pardon Concha, se pâme entre Carlo et Raimundo. Et la chansonnette est bandéolinée, poussé sans retenue dans ses aigus, ce qui n’est pas très grave.
Alfredo Aria sait hisser l’art délicat du kitsch dans ses extrêmes ultimes. La Concha Bonita est une immense fête baroque, tonitruée façon tango et boléros. Catherine Ringer et ses acolytes donnent la mesure à cette démesure où tout, intrigue, personnages, ne tient que par l’art délirant d’une mise en scène jouant en limite de mauvais goût. C’est du cousu grandes mains, avec un art du point qui atteint la splendeur dans les tenues de la Concha, délire de tissu métissé de Jean-Paul Gaultier et Christian Lacroix.
On rit allégrement, même s’il n’y a pas dans cette histoire de quoi casser trois pattes à une cane qui se révèle être un canard pas si boiteux que ça. C’est du Feydeau travelo, avec happy end comme il se doit, où la petite fille retrouve enfin son papa, enchantée qu’il soit devenu sa maman.


Gilles Collas