ARCHIVES SAISON 2002-2003

 

 

     
 

Hilda
de Marie N'Diaye

  • Mise en scène Frédéric Bélier-Garcia

avec
Zabou Breitman
Eric Savin
Céline Cuignet

Du mardi 26 novembre au dimanche 1er décembre 2002 - Espace 44

Coproduction Théâtre de l'Atelier SIC

 

 

 

Zabou est formidable dans cette variation contemporaine sur l'esclavage, écrite par Marie N'Diaye (prix Femina 2002 pour son roman Rosie Carpe). Elle incarne à merveille cette femme de notable oisive et délaissée, à la recherche d'une employée-amie-confidente. la belle et douce Hilda. De l'esclavage on connaît l'histoire ancienne et négrière. Mais la traite a ses versions contemporaines, feutrées, décalées, nourries de monstruosités ordinaires. Marie N'Diaye le sait bien. C'est pourquoi loin de l'Afrique, elle a planté le décor d'Hilda et changé le code des couleurs. Hilda est mince, blonde, avec de longs cheveux, elle est timide aussi et mère de deux enfants. C'est comme ça que la décrit son mari, également timide, quand il arrive pour négocier son embauche chez madame Lemarchand, une bourgeoise naguère de gauche qui s'ennuie un peu dans cette ville de province. Hilda, c'est bien, c'est rassurant. Plus que Maria ou Conchita. C'est ce que se dit en tout cas madame la maîtresse de maison qui soudain ne veut plus qu'elle à son service. Un caprice, une lubie. Plus encore : une obsession. Au-delà de la critique sociale, la pièce, mise en scène par Frédéric Bélier-Garcia, est un assassinat, un anéantissement. Celui, perpétré avec compassion et bonne conscience achevée, par une femme délaissée qui nie à sa servante taillable et corvéable à merci, toute autonomie, toute indépendance, toute existence . Dans cette pièce où Hilda n'est qu'absence, Zabou Breitman occupe la scène, comme un ogre sa tanière. Solitaire, névrosée, elle est ce monstre ordinaire en proie à une froide folie possessive. Un grand rôle, inquiétant, écorché, pour la comédienne qui s'est révélée une cinéaste sensible avec Se souvenir des belles choses .

   
 

TELERAMA 13 février 2002

Madame est bonne
On ne la verra jamais. Telle l'Arlésienne d'Alphonse Daudet, Hilda sur scène jamais n'apparaîtra. Et de minute en minute, pourtant, on finit par la connaître bien mieux qu'aucun des trois personnages de l'étouffant huis clos hitchcockien signé Marie Ndiaye. On sait d'abord qu'Hilda est mince, blonde avec de longs cheveux, jolie, un peu timide, un rien taciturne et mère de deux enfants. C'est ainsi que la décrit son mari, un ouvrier, lui aussi timide et taciturne quand il vient négocier humblement l'embauche de sa jeune épouse chez cette femme de notable oisive et délaissée de leur petite ville de province. La nerveuse madame Lemarchand ne supporte pas en effet de s'occuper seule de sa demeure, de ses trois marmots ; elle se toque tout à coup de ce prénom-là - Hilda -, de ses sonorités venues du Nord, dures et tendres à la fois, tellement plus insolites, excitantes que celles des éternelles Marie, Conchita ou Zaeda qui se sont succédé chez elle. Il lui faut Hilda.

Caprice de bourgeoise ? Madame Lemarchand s'affiche pourtant de gauche et se dit pleine de compassion pour " ces femmes de peine " dont elle revendique être l'amie : ne leur donne-t-elle pas ses robes démodées mais encore en parfait état, ne leur coupe-t-elle pas elle-même les cheveux, qu'elle exige nets, ne les douche-t-elle pas personnellement quand elle ne les trouve pas assez impeccables, ne leur offre-t-elle pas de dormir à la maison quand elle les fait travailler au-delà des horaires ? Au fil des conversations de plus en plus tendues qui se tissent entre l'employeuse et le mari de l'employée - notre féministe patronne ne règle les problèmes qu'avec un homme -, dont on devine peu à peu la néantisation de la douce Hilda, devenue instrument entre les mains hystériques de la trouble madame Lemarchand, qui l'habille de presque neuf, certes, lui rase aimablement les cheveux, la savonne amoureusement, mais surtout la vampirise. Lui refuse jusqu'à la parole. Telle la très habile Marie Ndiaye dans sa pièce. L'absente Hilda n'en n'est que plus obsédante pour le spectateur.

Rompue à l'art de créer des atmosphères inquiétantes, nourries d'un fantastique très quotidien, la romancière a construit avec un art consommé du suspens cette lancinante prise de possession d'un être, ce quasi-envoûtement auquel Hilda ne peut résister. Parce qu'elle ne possède pas les mots ou l'éducation qu'il faut, ou un certain culot bourgeois, pour savoir se défendre. La pièce est pourtant tout autre chose qu'une satire sociale. Car Madame Lemarchand n'est pas seulement la méchante, mais une solitaire pleine de douleurs, victime peut-être de ses pulsions suicidaires ; car le mari d'Hilda n'est pas seulement un gentil ouvrier exploité, mais un lâche. Rien n'est simple dans cet affrontement à la Strindberg d'une cruauté assassine. Réduite à l'essentiel, rapide, brutale, chaque réplique tue. Chaque silence aussi. A 35 ans, Marie Ndiaye débarque dans le théâtre avec la science, innée, des phrases et antiphrases poignards. Le spectateur en est cloué sur son siège. Terrorisé par l'insidieuse mise à mort qu'on lui dépeint, par cette barbarie au quotidien, étrangement familière. Et l'on saisit alors l'étonnante force de frappe de la parole théâtrale, combien elle peut agresser, inciter à réfléchir. D'autant que le metteur en scène, Frédéric Bélier-Garcia, conduit à vif ses trois interprètes, comme s'il les fouettait pour aller plus vite, plus dru. Au milieu d'Eric Savin et de Céline Cuignet, rayonne sombrement Zabou Breitman, tordue par une espèce de mal-être chronique en même temps qu'elle torture sa servante.. On la sent capable de tout. De massacrer ses propres enfants, de se tuer, d'aimer Hilda, de tout quitter. La comédienne, qu'on a récemment découverte très sensible cinéaste (Se souvenir des belles choses), est au bord de tous les crimes. De sa voix écorchée, de son oeil noir, elle rend possibles toutes les monstruosités. Elle fait tout comprendre. Même le pire. Elle glace les sangs. Mais fait monter les larmes aux yeux.

Fabienne Pascaud

 

LE MONDE 11 février 2002

Zabou, ménagère au service de Marie Ndiaye
La lisière d'une bourgade provinciale, où les bois viennent frôler la haute grille d'une demeure bourgeoise. Equilibre des massifs d'hortensias, innocence du bac à sable. Cris d'enfants dans l'air, mêlés aux chants d'oiseaux. Un brave homme, Franck Meyer (Eric Savin), a été appelé pour de petits travaux par la maîtresse de maison, Madame Lemarchand (Zabou Breitman). Non, elle n'a pas besoin de lui, mais de sa femme, Hilda. Elle la veut à son service. Tout de suite. Qu'importent les enfants de Hilda pourvu qu'il la lui livre. Elle insiste, trépigne. Il y va de sa vie. Elle est toquée de Hilda. De son nom.

La prononciation de " Hilda " est essentielle. Elle se lampe comme un alcool fort. Trois petites gorgées, et remettez-nous ça. Zabou ne se lasse pas de le montrer : une ascension brusque (" Hil "), un palier (lll), suivi d'une descente douce en atterrissant sur un " da " étouffé. Cette antienne, captée par une oreille réceptive, imaginative, perverse, devient une rengaine obsédante sur les lèvres de Madame Lemarchand. Elle suscite chez elle une accoutumance d'autant plus inquiétante que la bonne dame a la boisson mauvaise.

En six scènes, alternant le jardin fleuri et l'appartement bon marché des Meyer, Marie Ndiaye passe du drame réaliste au conte et inversement (" Le Monde des livres " du 26 mars 1999) et Madame Lemarchand de la dévotion du nom à la dévoration de la personne. Derrière l'actualité de l'esclavage domestique, le portrait-charge glisse à la critique sociale, celle d'une bourgeoisie se revendiquant " de gauche ". La cruelle bienfaitrice de l'humanité n'en est pas moins ballottée entre mauvaise conscience et impunité assurée. Elle souffre, assure-t-elle parfois, suscitant chez les témoins, après l'impuissance et la révolte, les rires scandalisés.

Pour cette irrésistible descente aux enfers, Frédéric Bélier-Garcia a joué pleinement sur la musicalité des voix. Madame Lemarchand trouve sa pleine et riche existence en Zabou Breitman : élégante quadra, maîtresse capricieuse, épouse insatisfaite, mère épuisée. Elocution de classe alliée à la coupe parfaite de robes de soie, elle déploie toutes les armes du cynisme et emporte la bienséance du côté de la folie froide, de la monstruosité ordinaire. Face à elle, ce soliveau caoutchouteux de Meyer se requinque dans la petite voix acide de Corinne (Céline Cuignet), intouchable sour de Hilda. Elle au moins ne se laissera pas emporter.

Jean-Louis Perrier

 

LE FIGARO 9 février 2002

L'ogre et la servante
Nous sommes dans une ville de province. Une dame comme il faut (mais elle ne lit pas le Figaro, elle lirait plutôt Libé ou Le Monde, c'est l'auteur qui le dit) recrute quelqu'un pour s'occuper de sa maison. Autrefois, on disait : une bonne. Il y a plus longtemps encore : une esclave.

L'auteur, Marie Ndiaye, est noire : le souvenir ancestral de l'esclavage, le Code Noir, la Traite, tout cela la remord, la blesse, lui laisse dans le cour une écharde. Certaines histoires vous rendent plus perméable, plus sensible, au malheur. Quand on est blanc, on ne peut pas comprendre, pas plus Sartre ou Genet, qui ont fait des efforts pathétiques pour cela.

On se force à imaginer le pire, mais ce n'est pas pareil ; il faut avoir senti sur soi le regard de l'autre, qui vous jette dans la balance et qui vous pèse, et qui vous condamne, seulement parce que vous êtes ce que vous êtes. C'est une morsure qui s'envenime et qui ne guérit pas, Madame Lemarchand n'a pas ces préjugés, mon Dieu non, quelle horreur ! Elle est bonne, humaine, de gauche, elle le croit.

Elle n'est pas comme toutes ces bourgeoises des environs, des rombières, des chipies. Elle se souvient, et, elle en est fière, qu'elle a milité à l'extrême gauche dans sa jeunesse ; elle ne veut que le bonheur d'Hilda. La preuve, elle la comble, elle l'écrase sous ses bienfaits. D'ailleurs, Hilda n'est pas noire : juste taillable et corvéable à merci.

La pièce de Marie Ndiaye, mise en scène par Fédéric Bélier-Garcia, n'est qu'un long monologue de Madame Lemarchand, à peine coupé d'une phrase du mari et de la sour d'Hilda. On songe au journal d'une femme de chambre, de Mirebeau, sauf qu'on n'entend ni ne voit Hilda : c'est Madame Lemarchand qui parle. On croit d'abord à une satire sociale : âpre, cruelle, cinglante. On bascule très vite dans la névrose, la bizarrerie, la folie. Madame Lemarchand est un ogre : elle adore Hilda, elle va la dévorer. Ce n'est pas un fait divers tragique, c'est un conte de sorcière.

Marie Ndiaye suscite l'inquiétude, puis l'effroi, à mi-chemin entre le reportage et le songe. Elle ne se contente pas de dynamiter la bonne conscience de chacun , elle met le doigt sur des ressorts profonds, elle expose le joujou humain, elle touche le cour : Tartuffe, ce n'est pas l'autre, c'est moi. Zabou Breitman (Madame Lemarchand), Eric Savin (Franck, le mari), Céline Cuignet (Corinne, la sour) sont parfaits, chacun dans leur emploi : ils font peur, même si, ici ou là, on aimerait plus de nuance, plus de mystère.

Frédéric Ferney

 

NANTES-POCHE – 4 décembre 2002


Jamais prénom n’avait autant fasciné une femme… Mais il s’agit de théâtre. Pièce écrite par l’écrivaine Marie Ndiaye, 35 ans, Hilda, est une sorte de fable mettant en spirale le mal être d’une femme au foyer, mère de trois enfants et épouse d’un homme quasiment absent, allant jusqu’au sadisme à l’égard de sa bonne. L’auteur propose ici une version de l’esclavage moderne avec quelques couleurs politiques qui ne manquent pas d’ironie, soulignant certains paradoxes du militantisme de gauche.
Madame Lemarchand, une bourgeoise provinciale de gauche, reçoit Franck Meyer qu’elle a sollicité pour effectuer quelques réparations chez elle. Dans son jardin, elle engage le dialogue avec cet homme à propos de sa femme, Hilda. Elle finit par exiger, comme une obsession, sa venue dès le lendemain matin, décidant de l’engager comme femme de ménage et babysitter, et surtout comme femme de compagnie. Sa solitude est d’une telle souffrance qu’elle en perd le sens de l’humanité. Bien qu’interloqué par les propos de la dame, l’homme, père de deux enfants, accepte pour des raisons économiques, par faiblesse. Rapidement la dame s’immisce dans la vie intime de Franck et Hilda, cherche par manque d’amour à séduire l’un, façonne à son goût l’autre jusqu’à en faire sa chose, la retenir en otage, et en extraire toute pulsion de vie. Certes, le fondement de cette cruauté a ses raison, mais celle-ci dépasse l’entendement humain.
Zabou Breitman, avec son charme naturel, incarne à la perfection ce personnage de Madame Lemarchand, tant dans sa logorrhée que dans sa gestuelle toujours en mouvement mais sans démesure. Ses partenaires de scène, Eric Savin et Gabrielle Hatger sont tout aussi bons dans leur rôle respectif. La mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia s’appuie sur un éclairage sombre donnant une impression de solitude, d’isolement et d’irréel à la pièce. Quelques effets en trompe-l’œil illustrent une conversation téléphonique avec originalité. Malgré un sujet grave, le spectateur reste captivé jusqu’au bout, souriant ici et là des contradictions et de la folie du personnage central.